Dans Accélérateur chromatique 90 (1968), Claude Tousignant semble défier toutes les lois de la gravité en réinventant le langage des couleurs. Ce tableau majestueux connaîtra une destinée digne de sa grandeur en entrant dans la prestigieuse collection Peter Stuyvesant.
Un parcours remarquable
En 1965, Tousignant participe à l’exposition The Responsive Eye, au Museum of Modern Art de New York, et représente le Canada à la 8e Biennale de São Paulo. Cette visibilité sur la scène internationale propulse sa carrière, ce qui n’échappe pas à l’œil aiguisé d’Alexander Orlow (1918-2009), alors directeur général de l’usine de cigarettes de la Turkish Macedonian Tobacco Company (Turmac), à Zevenaar, aux Pays-Bas. Guidé par l’expertise des directeurs de musée d’art les plus influents de son pays, Orlow constitue l’une des collections d’entreprise les plus innovantes du monde et devient le premier homme d’affaires à concevoir le projet d’exposer des œuvres d’art moderne dans une usine. À tour de rôle, les toiles sont suspendues au plafond de l’usine et accrochées dans les bureaux. La collection Peter Stuyvesant, qui réunit un vaste corpus d’art abstrait et d’avant-garde, comptera à son apogée plus de 1 500 œuvres.
La collection fait l’objet d’une exposition itinérante intitulée Le musée dans l’usine, qui s’arrête à Stratford, en Ontario, et à Montréal en 1968 avant d’être présentée dans une dizaine d’autres villes canadiennes par la Galerie nationale du Canada (aujourd’hui le Musée national des beaux-arts du Canada), en collaboration avec Rothmans de Pall Mall Canada limitée. Pour l’occasion, Orlow complète l’exposition avec des toiles d’artistes canadiens, dont Marcelle Ferron, Jacques Hurtubise, Guido Molinari, Jean Paul Riopelle et Claude Tousignant. En 1970, l’homme d’affaires met la main sur Accélérateur chromatique 90, qui demeurera dans la collection Peter Stuyvesant (renommée collection BAT Artventure en 2002 lorsque la Turmac fait place à la British American Tobacco) jusqu’à la fermeture de l’usine de Zevenaar en 2008, après quoi le Musée d’art contemporain de Buenos Aires, Fondation Aldo Rubino, en fera l’acquisition.
Les Accélérateurs chromatiques
Avec cette série réalisée de 1967 à 1969, Claude Tousignant s’élance à la conquête de l’aire picturale en élaborant des pièces circulaires d’une puissance inégalée. Une des œuvres les plus épiques de ce corpus est sans conteste Accélérateur chromatique 90, dont le diamètre monumental glorifie l’abstraction géométrique. Sur la toile, 48 anneaux concentriques sont répartis en 7 couleurs distinctes, dont la séquence tonale obéit à une méthode rigoureuse et à des calculs précis. Les couleurs éclatantes de marque Day-Glo dirigent le regard depuis le cœur battant jusqu’à la périphérie du tondo, comme les vagues concentriques autour d’un caillou lancé dans l’eau. La combinaison tonique des coloris provoque un effet de distanciation et de rapprochement – une troisième dimension entre le spectateur ou la spectatrice et l’œuvre. Confronté à l’expérience vertigineuse des couleurs pures, le « corps dans l’espace devient l’axe fixe de tous les mouvements circulaires », écrit l’autrice Paulette Gagnon.
À cette époque, Tousignant s’intéresse à une conception de la peinture fondée sur un retour à la matière première, c’est-à-dire à une peinture vidée de toute référence jugée superflue, un pur objet de perception et de sensation. C’est ainsi qu’il trouve en Piet Mondrian, en Edgard Varèse et en Barnett Newman des modèles par excellence. Tousignant explore les possibilités infinies d’une peinture qui est « immédiatement compréhensible », objet autonome doté d’une organisation spatiale et d’une interaction dynamique internes totalement dépourvues de toute représentation de la nature. « Chez Newman, j’ai trouvé un espace d’une beauté spectaculaire, relate-t-il. C’est exactement ce que j’essayais de faire en 1956 : dire le plus possible avec le moins d’éléments possible. »
Tousignant, peintre visionnaire
La vision plastique de Tousignant évolue rapidement autour d’une constance géométrique allant du rectangle le plus austère à la forme circulaire la plus vibratoire. Cette recherche d’équilibre aboutit à une exploration structurelle du cercle, véritable signature visuelle de l’artiste au milieu des années 1960. Avec les Accélérateurs chromatiques, le peintre fait la démonstration de l’inexorable pouvoir de cette figure, comme un pôle magnétique où toute l’activité rétinienne converge. Les délicats anneaux aux couleurs étudiées se répercutent dans un chœur tantôt centripète, tantôt centrifuge, qui ondule telles des « vagues d’énergies chromatiques ». Le peintre parvient ainsi à transcender l’espace pictural et à obtenir un terrain de jeu optique qui nourrit, plutôt qu’il ne résout, l’énigme de la couleur pure. Car ici seulement, l’œil assiste en temps réel au mélange des lumières. (Annie Lafleur)











