Quand il peint Ramage en 1956, Paul-Émile Borduas est à la veille d’accomplir ce qu’il nommera dans ses lettres un « bond simplificateur », c’est-à-dire le passage aux noir et blanc. « Mais les noir et blanc de Borduas sont impensables sans une prise de possession de la surface picturale proprement dite », écrit l’historien de l’art François-Marc Gagnon. Ainsi, le présent tableau, produit au début de son séjour parisien, porte à la fois les marques de l’influence de l’expressionnisme abstrait américain et celles de son éventuelle distanciation. Dans son sillage, on trouve les huiles sur toile Jardin d’hiver (1955-1956, collection Pierre Lassonde) et La grimpée (1956, collection du Musée des beaux-arts du Canada), qui comptent parmi les plus révélatrices de cette période de transformation dans la carrière de l’artiste.
D’entrée de jeu, la composition de Ramage met de l’avant l’activité impétueuse des masses, la souplesse et les coudées franches s’inscrivant dans la facture des travaux new-yorkais du peintre, lequel parvient avec finesse et légèreté à une certaine désinvolture dans le traitement pictural. L’œil est sollicité de toutes parts, autant dans la périphérie qu’au centre de la composition, où un amalgame d’empâtements soutient des éclats de pigments purs allant du rouge au vert éclatant en passant par les jaunes citronnés et les bruns de Sienne. Les blancs onctueux arrivent en renfort parmi les enfilades de couleurs pures pour dilater l’espace. Il en résulte un mouvement de rondes et de vrilles où toute la surface semble animée par des bruissements d’ailes et des gazouillis, qui traduisent parfaitement l’esprit du tableau. En effet, le « ramage » est le chant des oiseaux dans les branches, quand il n’est pas lui-même rameaux et branchages, ou dessin accompagné d’arabesques. Rare vestige de cette courte période, Ramage incarne la force d’évocation et l’équilibre fragile d’une peinture en plein épanouissement.
Installé dans son atelier de la rue Rousselet, à Paris, Borduas traverse une période d’intense créativité qui donne lieu à de nombreuses expositions et acquisitions, ainsi qu’à une vente spectaculaire de tableaux destinés à la galeriste Martha Jackson. À cela s’ajoute une visite de son ami et collectionneur Gérard Lortie, qui permet de concrétiser la tenue d’une rétrospective de ses travaux abstraits de 1941 à 1956, exposition qui sera présentée à la Gallery of Contemporary Art, à Toronto, l’année suivante. Certains tableaux de la fournée de 1956 – dont Chatoiement, Épanouissement, Le dégel et Ramage[1] – sont toutefois retenus pour une exposition ultérieure, qui aura lieu à la Galerie Agnès Lefort, à Montréal, du 26 mai au 7 juin 1958. L’exposition Cinq années de Borduas, également une initiative de Lortie, sera l’occasion d’apprécier l’évolution des thèmes plastiques dans l’œuvre de Borduas, depuis ses années new-yorkaises jusqu’à ses récentes percées. Elle fera l’objet de nombreuses critiques éloquentes, notamment de la part de Rodolphe de Repentigny, qui verra dans le corpus de 1956 « une gravité de ton où les couleurs primaires, comme le rouge, le vert ou le jaune, à l’état pur, apparaissent comme des blessures même s’il n’y en a qu’une trace ». Cette observation, il va sans dire, vaut aussi pour Ramage, comme le témoignage des grandes métamorphoses qui ont cours cette année-là.
(Annie Lafleur)
[1] Une liste de 15 tableaux est proposée dans une lettre adressée à Gérard Lortie le 24 février 1958, ainsi que dans l’avis d’expédition daté du 24 mars 1958. L’exposition Cinq années de Borduas compte 17 tableaux, soit le nombre indiqué par le journaliste Robert Ayre dans une critique publiée dans The Star le 24 mai 1958.





































































