Avec la série des Accélérateurs chromatiques, réalisée de 1967 à 1969, Claude Tousignant s’élance à la conquête de l’aire picturale en élaborant des pièces circulaires d’une puissance inégalée. Une des œuvres les plus stupéfiantes de ce corpus est sans conteste Varèse : Accélérateur chromatique 66-68, dont le diamètre monumental glorifie l’abstraction géométrique et dans lequel l’artiste réinvente le langage des couleurs. Sur la toile, 33 anneaux concentriques sont répartis en 7 couleurs distinctes, dont la séquence tonale obéit à une méthode rigoureuse et à des calculs précis. Les couleurs éclatantes de marque Day-Glo dirigent le regard depuis le cœur battant jusqu’à la périphérie du tondo, où un violet de quinacridone escorte l’œil, comme les vagues concentriques autour d'un caillou lancé dans l'eau. La combinaison tonique des coloris provoque un effet de distanciation et de rapprochement – une troisième dimension entre le spectateur et l’œuvre. Confronté à l’expérience vertigineuse des couleurs pures, le « corps dans l’espace devient l’axe fixe de tous les mouvements circulaires », écrit l’autrice Paulette Gagnon.
Anneau par anneau, du plus éloigné au plus rapproché, l’œil s’adonne à l’équivalent visuel des arpèges en musique, où toutes les notes sont jouées successivement et rapidement. Ce principe est exploré par des compositeurs tels qu’Arnold Schönberg, précurseur de la musique atonale et expérimentale que perpétuera son élève, Anton Webern, et que radicalisera ensuite Edgard Varèse. Dans une interview, ce dernier avait évoqué la perpétuation du son du gong dans une de ses compositions musicales. De fait, les tableaux circulaires Gong 64 et Gong stochastique voient le jour en 1966, soit un an après la disparition de Varèse, dont Tousignant est un fervent admirateur. Le nom du compositeur dans le titre de la présente œuvre exprime une forme d’hommage senti, un adieu rempli d’échos et de rémanences.
À cette époque, Tousignant s’intéresse à une conception de la peinture fondée sur un retour à la matière première, c’est-à-dire à une peinture vidée de toute référence jugée superflue, un pur objet de perception et de sensation. C’est ainsi qu’il trouve en Piet Mondrian, en Varèse et en Barnett Newman des modèles par excellence. Tousignant explore les possibilités infinies d’une peinture qui est « immédiatement compréhensible », objet autonome doté d’une organisation spatiale et d’une interaction dynamique internes totalement dépourvues de toute représentation de la nature. « Chez Newman, j’ai trouvé un espace d’une beauté spectaculaire, relate-t-il. C’est exactement ce que j’essayais de faire en 1956 : dire le plus possible avec le moins d’éléments possible. »
La vision plastique de Tousignant évolue rapidement autour d’une constance géométrique allant du rectangle le plus austère à la forme circulaire la plus vibratoire. Cette recherche d’équilibre aboutit à une exploration structurelle du cercle, véritable signature visuelle de l’artiste au milieu des années 1960. Avec les Accélérateurs chromatiques, le peintre fait la démonstration de l’inexorable pouvoir de cette figure, comme un pôle magnétique où toute l’activité rétinienne converge. Les délicats anneaux aux couleurs étudiées se répercutent dans un chœur tantôt centripète, tantôt centrifuge, qui ondule telles des « vagues d’énergies chromatiques ». Le peintre parvient ainsi à transcender l’espace pictural et à obtenir un terrain de jeu optique qui nourrit, plutôt qu’il ne résout, l’énigme de la couleur pure. Car ici seulement, l’œil assiste en temps réel au mélange des lumières.
En 1965, Tousignant participe à l’exposition The Responsive Eye au Museum of Modern Art de New York et représente le Canada à la 8e Biennale de São Paulo. En 1973, le Musée des beaux-arts du Canada lui consacre une rétrospective qui fait ensuite le tour du pays. En 1982, le Musée des beaux-arts de Montréal présente l’exposition Claude Tousignant : Sculptures, puis, en 1994, le Musée du Québec (aujourd’hui le Musée national des beaux-arts du Québec) présente l’exposition Claude Tousignant : monochromes, 1978-1993. Claude Tousignant est lauréat du prix Victor-Martyn-Lynch-Staunton et du prix Paul-Émile-Borduas. En 2010, il reçoit le Prix du Gouverneur général en arts visuels et en arts médiatiques.





















































