Figure with Megaphone, de l’artiste canadienne Betty Goodwin, est une oeuvre d’une superbe intensité, traversée par une beauté tragique et un mystère. Une pièce frappée d’une grande humanité.
L’oeuvre a fait partie de l’exposition collective Figuratively Speaking : Drawings by Seven Artists (1989-1990), présentée au Neuberger Museum de la State University of New York (Purchase, New York), au Toledo Museum of Art (Toledo, Ohio) et au Nelson-Atkins Museum of Art (Kansas City, Missouri).
Parmi les séries fondatrices de l’oeuvre de Betty Goodwin, il faut compter Swimmer, produite dans les années 1980, autour de laquelle gravite un éventail d’autres séries issues de la même thématique, à savoir celle du nageur, mais plus encore, celle du noyé : Secours (1983-1984), Carbon (1987), Figure Losing Energy, Knotted Arms et Figure(s) with Megaphone (1988), pour ne nommer que celles-ci. Swimmer marque une transition matérielle importante ayant eu lieu au milieu des années 1980, époque à laquelle l’artiste se tourne vers un support plus léger : le papier semi-transparent, dont le géofilm (ou Mylar) utilisé pour Figure with Megaphone, qui donne de la luminosité et de la profondeur au sujet. Qui plus est, l’artiste passe d’un format à l’autre à l’intérieur d’une même série, comme c’est le cas dans celle qui nous occupe, pour laquelle il existe de nombreuses variantes, tous formats confondus. Plus imposante ici, Figure with Megaphone (196 cm × 140 cm) représente une figure non genrée, debout, de face, jambes soudées et bras fléchis entrelacés à la hauteur du cou, tête légèrement renversée. De cette figure émane un lavis couleur peau, jaune orangé pâle, puis grisâtre, qui laisse présager l’amorce d’une métamorphose. Une fumée noire de fusain, délayée dans l’eau, s’échappe de la tête pour se loger dans un porte-voix esquissé à la verticale comme pour projeter la voix vers le ciel.
La position des bras – qui fait écho à la série Knotted Arms (1988) – semble traduire un geste de protection et d’étranglement tout à la fois : les mains blanchies, plus pâles que le reste du corps, paraissent en symbiose avec les fluides environnants. Il y a dans ce dessin, et dans toutes les séries afférentes, une volonté d’exprimer le passage d’un être vivant vers une forme immatérielle, incarnée par une seconde, voire une tierce silhouette, plus fantomatique, simplement rehaussée de quelques traits au fusain. D’une forme en chair et en os, sensuelle et sanguine, émergent un esprit, une âme, un souffle vital. Le choix et le traitement des matériaux, qui vont du pastel à l’huile, du crayon de plomb au lavis, sans oublier le fusain, et qui sont appliqués soit énergiquement, soit en fines couches ou par touches nerveuses, traduisent parfaitement le drame à l’oeuvre – le combat d’une figure dans un espace clos, son désir de conquête et de victoire, ses pulsions de vie et de mort alors qu’elle cherche un équilibre entre l’éveil des sens et l’engourdissement du corps. « Dans l’oeuvre de Betty Goodwin le corps se transforme en principe universel, le corps est vidé – jusqu’au ravissement et au supplice – de sorte que toute l’intensité qu’il lui reste peut remonter à la surface, or il s’agit ici d’une vaste surface collective et tragique qui relie et sépare à la fois les êtres qui l’habitent. Cette surface, c’est la peau, et la peau est la Substance de l’univers de Betty Goodwin » (Kwinter, « Le dessin en tant qu’éros et mémoire », dans Morin [dir.], Steel Notes, Betty Goodwin, Musée des beaux-arts du Canada, 1989).
Betty Goodwin est née à Montréal, au Québec, en 1923. Depuis le début des années 1960, elle a réalisé un remarquable corpus d’oeuvres – gravures, installations, peintures et sculptures – qui ont fait l’objet de nombreuses expositions au Canada et à l’étranger, notamment au Kunstmuseum Bern (1989), à la Biennale de São Paulo (1989) et à la Biennale de Venise (1995). Goodwin est lauréate du prix Victor-Martyn-Lynch-Staunton (1981), du prix Paul-Émile- Borduas (1986), du prix Gershon-Iskowitz (1995) et du Prix du Gouverneur général en arts visuels et en arts médiatiques (2003). Elle est décédée à Montréal en 2008.
Annie Lafleur
































































