Un tableau est peint parce que j’ai besoin de le voir.
– Yves Gaucher, 1988
Pendant l’été 1988, le post-plasticien Yves Gaucher entame la série des Tableaux pâles, « dans lesquels il explore “une gamme de couleurs qui engendre la lumière pure” » (Perreault, « Repères chronologiques », dans Grant Marchand [dir.], Yves Gaucher, Musée d’art contemporain de Montréal, 2003), élément faisant l’objet d’une constante étude dans son oeuvre. Issu de ce corpus, le présent tableau, intitulé J.G./Ps (1989), déploie ses plans de couleur dans des nuances aussi fines que précises qui passent du gris clair au gris foncé et auxquelles les aplats jaune paille et jaune safran font écho dans les mêmes tonalités, glissant entre les espaces positif et négatif. Au sujet de la dynamique structurelle et plastique de cette série, la commissaire Sandra Grant Marchand souligne les qualités rythmiques de la diagonale qui, tout en se perpétuant dans l’espace linéaire, « ponctue les surfaces de ses inclinaisons subtilement variées, créant ces légers désaccords qui nous retiennent. Les couleurs sombres ou pâles nous sont offertes dans l’envergure de leur déploiement (de plus en plus latéral), et les lieux de passage, en filigrane, d’une tonalité à l’autre, nous subjuguent parce qu’insaisissables » (« Yves Gaucher : Espaces de silence », op. cit.).
Ce cycle fécond se conclut en 1992 avec, notamment, Reds & Ps. (1992, Musée national des beaux-arts du Québec), immense pièce à la composition similaire à celle du présent tableau, onde brillante et graduée qui interprète et mesure le passage du temps. « L’espace des Tableaux pâles, commente Roald Naasgard, semble nous rejoindre dans ce que nous pourrions appeler une aura de lumière et s’épancher sans interruption par-delà leurs limites abruptes, à travers une palette aux valeurs et aux chromaticités discordantes, pour finalement – et paradoxalement – parvenir avec aisance à une réconciliation et à une harmonie improbables » (Abstract Painting in Canada, Douglas & McIntyre et Art Gallery of Nova Scotia, 2007 ; nous traduisons).
J.G./Ps a ceci de particulier qu’il fait écho à la majesté lumineuse des champs colorés qui s’imposent lorsque Gaucher se tourne vers la peinture en 1964, ainsi qu’à la puissance des Tableaux gris, qu’il réalise de 1967 à 1969.
Né à Montréal en 1934, Yves Gaucher étudie à l’École des beaux-arts de Montréal de 1954 à 1956. Expulsé de l’établissement, il poursuit sa formation auprès du graveur Albert Dumouchel jusqu’en 1960. En 1962, il remporte une bourse du Conseil des arts du Canada qui lui permet notamment de voyager en Europe. À partir de 1963, il est représenté par des galeries de Montréal, de Toronto, ainsi que de New York, où il obtient sa première exposition solo à la Martha Jackson Gallery. La même année, toujours à New York, le Museum of Modern Art acquiert En hommage à Webern nº 2, propulsant du même coup sa carrière internationale. En 1964, Gaucher, qui fait un retour à la peinture, de même qu’à la couleur, délaisse momentanément les arts de la gravure. En 1966, il participe à la 33e Biennale de Venise et devient professeur adjoint à l’école de beaux-arts de l’Université Sir George Williams (aujourd’hui l’Université Concordia), à Montréal. En 1973, Gaucher est fait membre de l’Académie royale des arts du Canada. Au début des années 1990, il retourne à la gravure, au relief, à la matérialité. L’artiste décède à Montréal en 2000.
































































